Mardi 27 janvier 2026, après vingt longues années de négociations, l’Inde et l’Union européenne (UE) sont parvenus à conclure un accord de libre-échange (ALE).
Caractérisé d’ « accord de tous les accords » par le Premier ministre indien Narendra Modi, cet accord est vu comme une « voie vers une prospérité partagée » pour plus de deux milliards de personnes.
« L’Europe et l’Inde ont fait l’histoire aujourd’hui. » - Ursula von der Leyen, présidente de la Commission Européenne.
Alors que l’UE et l’Inde ont connu une hausse de leur commerce bilatéral d’environ 90% cette dernière décennie, l’accord vient renforcer leurs liens réciproques dans un contexte de restructuration des relations internationales depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et des pressions commerciales chinoises. Aujourd’hui, l’UE est le premier partenaire commercial de l’Inde, représentant 11,5% de son commerce extérieur. Et New Delhi compte pour 2,4% du commerce extérieur européen, comptant 6 000 entreprises européennes sur son sol. Les deux partenaires, comptant pour 1/3 du commerce international et échangeant pour 180 milliards de biens et de services par an, devraient continuer à stimuler leurs croissances grâce à ce nouvel accord.
Ce que prévoit l’accord :
Alors que le récent accord Mercosur questionne les agriculteurs européens, le deal Inde-UE est perçu comme un moyen d’exporter les productions européennes sur le sol indien.
Selon la Commission européenne, l’accord de libre-échange, qui prévoit une réduction importante des droits de douanes indiens, permettrait à l’UE de réaliser des économies à hauteur de quatre milliards d’euros par an. De plus, selon la capitale européenne, l’UE perçoit cet accord comme un moyen de réduire son déficit commercial, creusé de vingt milliards de dollars en raison de l’achat de pétrole russe qui transite par l’Inde.
L’ALE prévoit aussi une réduction drastique de 100% des droits de douane indiens sur les véhicules dits « made in Europe », s’abaissant de 110% à 10%. D’ici cinq à dix ans, ils seront même supprimés entièrement pour les pièces automobiles. Concernant les droits de douane pour les machines (jusqu’à 44%), les produits chimiques (22%) et les produits pharmaceutiques (11%), tous les droits de douane devraient être au fur et à mesure supprimés. L’abaissement des droits de douane comprend aussi les domaines du vin (150% à 20%) ainsi qu’une suppression totale des droits de douane pour les pâtes et le chocolat -actuellement élevés à hauteur de 50%. De plus, alors que l’accord du Mercosur a fait surgir le ressentiment agricole à échelle européenne, l’ALE UE-Inde prévoit une baisse moyenne de 36% des droits de douane liés aux « exportations de produits agroalimentaires de l’UE », rapporte vie-publique.
António Costa, président du Conseil européen, a mis en avant la volonté des deux partenaires de créer un espace commercial stable et de confiance, alors que le commerce mondial est mis à mal depuis le retour de Trump. Sur le réseau social X, la présidente de la Commission européenne a publié que « L’Inde et l’Europe ont fait un choix clair. Celui du partenariat stratégique, du dialogue et de l’ouverture. » avant d’ajouter que « Nous montrons à un monde fracturé qu’une autre voie est possible », de quoi conforter le mépris qu’éprouve l’administration Trump à l’égard de l’UE. À défaut de devenir maître dans sa propre maison et de s’affirmer face au bloc sino-américain, l’UE s’échappe et -peut-on dire- finance une guerre qui dure depuis quatre ans désormais.
Face aux géants américains et chinois, l’UE tente de se re-positionner et multiplie les accords de libre-échange (UE-Mercosur, UE-Inde) afin de trouver de nouveaux partenaires et de nouvelles voies. Prise en étau entre des pratiques commerciales chinoises agressives et un allié américain qui se détache du Vieux Continent, l’UE cherche à créer et renforcer ses alliances face aux troubles de l’ordre mondial.
Côté indien, cet accord est perçu comme une occasion d’écouler massivement ses productions, de textile, de pierres précieuses, de joaillerie, de cuir et de services.
Chandrajit Banerjee, responsable de Confédération de l'industrie indienne (CII), a justement déclaré que « l'accès préférentiel sans précédent accordé à plus de 99% des exportations indiennes change la donne pour notre industrie ». L’Inde attend aussi de l’ALE un moyen d’attirer davantage les investisseurs européens sur son territoire -déjà fortement présents sur son sol dans la région de Bangalore.
Cet accord s’inscrit dans un contexte de crispation des tensions entre les États-Unis et l’Inde, marqué par le retour de Donald Trump en janvier 2025 à la tête de la première puissance économique mondiale. En effet, le président américain a imposé des droits de douane à hauteur de 25% à New Delhi en avril 2025, en raison des taxes que l’Inde imposait elle-même aux États-unis sur les produits américains. Plus tard, en août, Trump a renchéri avec de nouveaux droits de douane de 25% supplémentaires, faisant monter la somme à 50%. Cette-fois, le président américain a dénoncé l’achat massif de pétrole russe par l’Inde, faisant des droits de douane un moyen de pression commercial afin d’éloigner l’Inde de la Russie.
À ce titre, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent n’a pu s’empêcher d’exprimer son incompréhension face à la décision européenne de conclure cet accord. En effet, il accuse les Européens de « financer une guerre contre eux-mêmes » et dénonce l’achat par l’UE de pétrole russe, acheté et raffiné par l’Inde puis vendu ensuite aux Européens. Scott Bessent justifie l’imposition des droits de douane américain à l’Inde et dit que « les États-Unis ont imposé 25% de droits de douane sur les produits indiens en réponse à l'achat de ce pétrole russe. Les pays européens avaient exprimé la volonté de nous suivre, avant d'y renoncer, parce qu'ils voulaient un accord commercial ». Le secrétaire du Trésor a même insisté en rappelant que l’Europe pose un primat du commerce sur le peuple Ukrainien, jugeant que la volonté de l’UE de commercer est plus importante que la protection des Ukrainiens.
Autrement dit, l’imposition de droits de douane par Trump marque clairement une volonté diplomatique forte, faisant des droits de douane plus qu’une arme commerciale, mais un réel moyen de pression afin de peser dans les alliances.
Finalement, malgré les relations amicales entre Moscou et Delhi, les Européens préfèrent ne pas interférer - quitte à acheter du pétrole russe comme nous l’avons vu… Quand bien même la Russie est le principal fournisseur de matériel militaire indien, l’UE a décidé de maintenir sa position en déclarant que « L'Inde a la politique étrangère qu'elle a, nous nous concentrons sur les alignements que nous identifions avec elle », rapporte les échos. Autrement dit, tant que des accords commerciaux sont favorables à l’Europe, alors peut-être peut-elle mettre certains sujets de côté… de quoi donner raison à Scott Bessent.
Il ne faut pas oublier non plus que Moscou est un fournisseur massif de pétrole à l’Inde, représentant pour 33% des importations indiennes totales, soit un commerce bilatéral de 68 milliards de dollars en 2024-2025, contre 13 milliards en 2021-2022, à l’époque où les importations de pétrole russe ne représentaient que 2% des importations indiennes.
C’est donc le retour de Donald Trump qui a accéléré la signature de cet accord, permettant aux deux partenaires de parvenir à un accord de libre-échange. Le retour de Trump a surement joué comme un catalyseur, à n’en point douter. L’année 2025 a surtout été marquée par les mesures de rétorsions américaines imposées unilatéralement à une flopée de pays. Trump aura pourtant prévenu le monde entier avant son élection avec son slogan « Make America great again » (MAGA) qui n’était pas lancé dans le vent : il souhaitait réellement redonner de sa superbe au pays et faire primer les intérêts américains. Bien que le président ai été élu pour ce programme, sa côte de popularité est actuellement en chute libre, comme en témoigne notamment les manifestations contestataires causé par les actions de la police de l’immigration ICE.
Toutefois, l’ensemble des mesures coercitives menées par l’administration Trump, en plus de fragiliser les relations entre les États-Unis et le reste du monde, ont permis de restructurer les alliances sur la scène internationale : le cas du rapprochement entre l’Inde et l’UE avec cet accord de libre-échange en est le parfait exemple.
Néanmoins, même si l’accord est prêt à l’emploi, la procédure afin qu’il soit officiellement mis en place reste longue. Effectivement le texte doit encore voyager pendant un an afin d’entrer en vigueur : d’abord, il doit obtenir aval du Conseil de l’UE, puis ensuite arriver au Parlement européen avant qu’il n’entre en place, soit une durée d’attente d’un an environ.
Et la Chine ?
Les deux partenaires peuvent désormais s’aligner sur un point commun : la Chine. En effet, alors que la Chine a été qualifiée par la Commission européenne de « rival systémique » et que l’Inde souhaite s’émanciper des investissements chinois sur son sol, les deux acteurs ont su trouver un point d’accord pour faire face à la stratégie commerciale chinoise. Garima Mohan, experte des relations Inde-UE au German Marshall Fund, affirme que « pour l'Inde, il est fondamental de ne pas dépendre de la Chine pour ce qui est des investissements, de l'accès à certaines technologies ou pour bâtir son industrie manufacturière. D'où l'intérêt de collaborer avec l’Europe. » En effet, la concurrence chinoise cause également de lourdes pertes côté indien, puisque les investissements directs étrangers (IDE) se sont réduits, passant de 3,5% du PIB en 2009 à 1,25% en 2023. Dépendant de Pékin, New Dehli a vu son déficit commercial se creuser au fur et à mesure des années, doublant entre 2020 et 2024, augmentant de 46 milliards à 85 milliards - malgré une forte baisse de près de 40 milliards entre 2023 et 2024.
De plus, Christophe Jaffrelot, directeur de recherche CNRS au Centre de recherches internationales (CERI) nous rappelle que l’Inde dépend encore largement des importations chinoises dans sa production. Par exemple, le pays considéré comme la « pharmacie du monde » importe en grande quantité ses principes actifs de Chine, à l’image du géant Aurobindo Pharma qui en importe 55% de Chine.
Enfin, entre 2006 et 2024, les produits chinois ont gagné 9 points de pourcentage dans les importations indiennes totales, augmentant de 21% à 30%. Autrement dit, « pour exporter plus, l’Inde doit aussi importer plus » rappelle Christophe Jaffrelot.