Le Japon ! Ce pays si propre et si droit, connu pour sa rigueur et ses trains toujours à l’heure est pourtant victime d’une grave maladie, que dis-je d’un abominable fléau : son état végétatif, à mi-chemin entre une instabilité politique chronique et un parti aux commandes depuis 70 ans. En effet, malgré son système assimilé par le gargantuesque Parti Libéral Démocrate (PLD), les conflits intestins de ce dernier mixés à son déclin progressif n’offrent aux gouvernements japonais qu’une longévité moyenne de deux ans. Pourtant né au beau milieu de la bouilli politique d’après-guerre, c’est en l’an de Grâce 1955 que, de la fusion des historiques partis Libéral et Démocrate, est arrivé au monde le petit PLD. Tel le Messi, il a bouleversé l’ordre de son temps en y imposant son propre dogme : « Le système de 55 » qui a définit la politique japonaise des quarante années à venir.
Essayons de démêler ce méli-mélo politique, de saisir l’étendu de cette toile tissée par ce système de 55, pour concevoir et comprendre les politiques d’aujourd’hui.
Pour comprendre le PLD, et plus largement les politiques du Soleil Levant, il nous faut premièrement connaître l’historique et fondamentale question centrale du jeu politique japonais : la Constitution. Au cours du XIXème siècle le Japon a fait sa Révolution pour aboutir au sacro-saint statut de Civilisation selon l’Occident, et ainsi s’éviter un aller direct vers « le siècle de la honte ». Octroyer une constitution, un système politique quasi-démocratique, une grande armée et un marché libre à l’occidental sont les actes salvateurs offerts par l’Empereur Meiji (1867-1912) et ses Grands Anciens. C’est pourquoi les grands partis de cette époque affichent fièrement leur fidélité à la Constitution (Rikken).. De ce fait, s’abstenir de cette mention revenait à s’excommunier, à être entièrement ostracisé de toute forme de légitimité politique, dans le courant démocratique pré-1930. La politique à partir de ces années étant progressivement dominé par les factions militaristes : la mise à mort progressive de la démocratie a conduit le Japon dans la guerre du Pacifique. Notons seulement que les partis libéral et démocrate sont les descendants respectifs des Rikken Seiyukai et du Rikken Minseito d’avant-guerre.
Dès lors, la refonte totale de la constitution japonaise de 1947 rebat entièrement les cartes du jeu politique japonais. La constitution, cet objet sacré délivré par l’Empereur, se retrouve amendée par l’oncle Sam et vidée de toute sainteté. Toutefois, par son article 9 ouvertement pacifiste, cette version se dote d’une de pureté renouvelée. Mais pureté et sainteté ne rimant pas, la constitution devient touchable, critiquable voir modifiable. C’est ainsi que les jazzeries autour du texte suprême font l’équivalent de notre fameux clivage gauche-droite. Alors que la gauche s’évertue à protéger l’irénisme de la constitution, la droite réagit pour essayer de modifier le pacifisme imposé.
Mais, au-delà des clivages constitutionnels, deux visions ont opposé les partis de droite libéral et démocrate. D’un côté, le courant libéral incarné par Shigeru Yoshida souhaite à tout prix mettre l’accent sur la reconstruction économique, au point d’en faire la doctrine du parti. Cela au point de déléguer entièrement les questions de défense au nouvel allié américain. D’autre part au parti démocrate, incarné par Kishi Nobusuke et Ichiro Hatoyama, fait primer les questions de souveraineté militaire et diplomatique face aux questions économiques.
Dans l’introduction, nous parlions d’instabilité politique, j’ai désormais l’honneur de vous dire que la politique japonaise de 1945-55 ne fait absolument pas défaut à la règle. En dix ans, ce sont dix mandats, incarnés par sept personnalités différentes qui se succèdent. Le tournant de 1955 se doit à la popularité croissante du Parti Socialiste (PS), qui a poussé les deux partis de droite (libéral et démocrate) à fusionner en une grande entité : Le Parti Libéral Démocrate (PLD). Ce Gargantua politique, par sa complémentarité, s’est ainsi assuré une large force de frappe face aux grandes questions du Japon. En effet, le parti s’incarne dans la coexistence de deux volontés : mettre en avant une économie libérale, et promouvoir une plus grande liberté d’action pour le Japon sur le plan international et sécuritaire. Le tout en se divisant en plusieurs factions internent, qui multiplient l’offre politique du parti. Cette ligne politique est restée en place jusqu’en 1994, garantissant ainsi une cohérence économique et diplomatique peu affectée par les alternances partisanes extérieures. Mais le point de départ de cette formation politique, sont 63% des sièges de la Diète* qu’elle obtient aux élections suivants sa fondation. La question est donc progressivement passée de « pour quel parti voter » à « quelle faction du PLD » le faire. Toutefois, nous devons mettre l’accent sur le caractère progressif de l’arrivée de ce système. Ce sont les erreurs de l’opposition mêlées à la stratégie du PLD qui ont permis l’installation d’un véritable système à part dans la politique japonaise.
Cette première erreur du PS arrive en 1960, au milieu de la plus grande manifestation civile du Japon, suite à la modification des traités de l’ANPO, qui a offert plus d’indépendance et de liberté stratégique et sécuritaire au gouvernement japonais, ainsi qu’aux forces d’autodéfenses. Face à cela, les ouvriers et les étudiants japonais se rassemblèrent devant la Diète, pour protester contre ce qu’ils catégorisaient comme une atteinte au pacifisme constitutionnel. Le Premier Ministre Kishi est alors poussé à la démission. Mais c’est dans au beau milieu de cette illusion de victoire que le PS s’est trouvé parfaitement incapable de fédérer la gauche. Alors que le PS s’était emparé du mouvement, les débordements, les saccages et la radicalité des manifestants ont causés une désolidarisation massive de la population. Malgré la démission du PM, le PLD paraît ironiquement plus stable que son adversaire. De là, les erreurs s’enchainent : les conflits internent divisent le PS progressivement, la croissance économique réduit largement l’adhésion aux centrales syndicales, et le Parti Communiste (PCJ) prend des voix au PS à partir des années 1970.
Ainsi, le PLD à le champ libre pour s’incorporer au plus profond de la société japonaise. Sa politique locale codifiée et quasi-hégémonique lui permet de maintenir une présence très forte à la Diète, ayant toujours autour de 50% des sièges à chaque élection. En fait, « l’instabilité politique » est le fait des rivalités entre les factions du parti et les compromis du PLD avec l’autre moitié de l’assemblée. Les changements réguliers de visions, les scandales et les propositions fluctuent très souvent et poussent le parti à se reconsidérer. Hormis deux exceptions notables que nous verrons, et contrairement aux tendances actuelles chez nous, la politique est très peu personnifiée. Jusqu’aux années 2000, les rapports de puissance au sein des factions du PLD déterminent qui sera le PM, et non l’attachement soudain à une forte personnalité. Ainsi va ce système de 1955, qui a permis au Japon de faire s’opposer les nuances politiques du PLD, des centristes libéraux jusqu’aux droitistes les plus conservateurs, non pas dans le cadre de partis scindés, mais dans celui d’un Gargantua moderne. C’est un parti attrape tout qui, avec ses codes, a fondé sa propre tradition.
Mais il fallait bien un tournant, et celui-ci est tombé à point nommé. « L’empereur est mort, Vive l’Empereur ! ». L’année 1989 s’ouvre avec l’arrivée sur le trône de Chrysanthème de l’empereur Akihito, suite au décès de l’empereur Hirohito. Alors que cette nouvelle ère s’ouvre comme l’accomplissement de la prospérité*, à peine un an après l’intronisation, le pays connait le chaos de sa plus grande crise économique depuis 1945… de quoi semer la confusion n’est-ce pas ?
Dans cet article, nous allons expliciter que les conséquences politiques de ladite crise, sans se perdre dans plus de détails. Notons seulement que l’année 1985 est ambigu pour le Japon. D’un côté, le pays s’impose comme la deuxième puissance économique du monde, représentant 6% de toutes les exportations de la planète. De l’autre, il est contraint à signer les accords du Plaza Sous la pression des États-Unis, soucieux de freiner l’hégémonie industrielle japonaise. Ces accords entraînent une appréciation brutale du yen — sa valeur double en 2 ans. Cette situation donne naissance à ce qu’on appelle la crise du « yen fort » : en moins de deux ans, les industriels japonais, privés de leur compétitivité à l’export, se replient massivement sur le marché intérieur. L’afflux soudain de capitaux dans le pays fait flamber les prix de l’immobilier*, qui va nous conduire à son explosion en janvier 1990.
Mais qui est à la tête du pays depuis 30 ans, qui perd progressivement la confiance de ses électeurs, et qui est au cœur de tous les scandales ? Ma foi, la réponse semble plutôt évidente. Le PLD a beau avoir fondé son propre système, le fait est qu’il s’imbrique dans la démocratie japonaise toute entière. Et l’année 1993 sonne comme la perte de la majorité absolue, pour la première fois en 38 ans, à la chambre basse du parlement. Telle est la sentence que les japonais ont rendu pour le PLD. A peine 1 an plus tard, le Parlement vote la réforme des modes de scrutins, nécessaire au remodelage de notre grand parti. Et le parti se cherche, il reprend certes une majorité fragile en moins de 2 ans, mais les Premiers Ministres s’enchainent et, pour la première fois, le PLD attend son homme providentiel.
Koizumi Jun’ichiro : le rédempteur. En avril 2001 est arrivé cette sorte de Thatcher Reaganesque du soleil levant, le grand privatiseur du Léviathan qu’était la poste japonaise, le tout soutenu par la base locale du parti, après une énième visite au Yasukuni. Ayant pourtant fini son mandat dans l’impopularité à la Diète, Koizumi est Le précédent dont le PLD avait besoin pour recouvrer un peu de stabilité. Certes, il aura fallu attendre six Premiers Ministres, les pertes de la majorité dans les 2 chambres de la Diète et la triple catastrophe de Hiroshima pour qu’enfin un premier ministre reste plus d’un an aux commandes : Shinzo Abe.
Mais là nous quittons le cadre de l’histoire et entrons dans l’actualité. Je vous dirais seulement que l’héritage d’Abe est à l’image de celui de Koizumi, dans l’attente du prochain homme/femme providentiel.
* Le terme de Diète désigne les parlements d’un empire. Le terme désignait premièrement les assemblées de l’empire austro-hongrois, puis celles de l’empire japonais. La diète japonaise est composée de deux chambres : la Chambre des Représentants (衆議院) composée de 465 sièges est l’équivalent de notre Assemblée Nationale, et la Chambre des Conseillers (参議院) est composée de 248 sièges. Le fonctionnement des chambres, les modes de scrutin et les rôles des élus feront l’objet d’un article ultérieurement.
* l’ère ouverte par l’intronisation de l’empereur s’appelle Heisei (平成). Qui peut avoir comme signification l’accomplissement/l’arrivée à la paix.
* Notons que la surface immobilière totale du Japon, alors 26x plus petite que celle des USA, est, en dollars américains, 4x plus chère. Autrement dit, cela ne valait pas son prix…
* dont la moitié venant de l’opposition