Contrefaçons saisies à Shanghai, contrefaçons saisies à Dunkerque, vol s’élevant à des dizaines de milliers de dollars en Californie ou accrochées sur le sac à mains de Rihana, les « Labubu », peluches du géant chinois Pop Mart, ont connu un essor fulgurant générant 35% des revenus de l’entreprise en 2024.
Quel est donc ce phénomène et d’où vient-il ? Que nous apprend-il sur le soft power chinois, c’est-à-dire sa capacité d’influence à échelle mondiale ?
Enfin, que permet-il de comprendre sur le regard que porte le monde à propos de la Chine à l’heure où le retour des velléités commerciales fait son grand retour avec la réélection de Trump à la Maison Blanche ?
Nées à Hong Kong en 2015 sous l’impulsion du dessinateur Hongkongais Kasing Lung, les peluches Labubu ont fêté leur dixième anniversaire en 2025. À l’origine, il s’agit d’une série de livres illustrés pour enfants inspirée de la mythologie nordique - chère à son auteur depuis son enfance en Belgique. C’est en 2015 que ce-dernier publie la série « The Monsters ». Quelques années plus tard, après s’être ouvert à de nouveaux marchés, Kasing Lung conclut un accord avec la société chinoise Pop Mart en 2019 afin de commercialiser ses premières peluches.
Toutefois, il faudra attendre la fin du Covid et l’année 2024 pour que le phénomène Labubu conquière le monde. En effet, c’est en avril 2024 que la tendance prend un effet mondial lorsque que la chanteuse Lisa du groupe féminin sud-coréen Blackpink est aperçue avec un sac Khaite orné d’un Labubu. L’influence de la chanteuse est telle que le phénomène prend instantanément sur les réseaux sociaux : le réseau social chinois Tiktok permet la diffusion rapide et sans frontière de la peluche où plus de 1,7 millions de publications lui sont consacrées en un an. Leur production en quantité limitée créer un effet « FOMO » ( fear of missing out ) :ou « peur de manquer » en français. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les foules massives arborant les grandes villes du monde entier prêtes à faire la queue pendant plusieurs heures pour décrocher le « Graal ».
L’hérésie a néanmoins tourné à l’incident , conduisant certaines boutiques localisées au Royaume-Uni à retirer les peluches des magasins afin d’assurer le maximum de sécurité face à des individus parfois « menaçants » en raison des ruptures de stocks.
Grâce à l’engouement autour de ces peluches devenues virales, telles des actions boursières dont la côte gonfle, le prix de certaines peluches a explosé. Si le prix moyenne peluche côtoie habituellement les vingt euros, d’autres peluches plus rares issues de collections à tirages limitées connaissent une envolée des prix pouvant monter jusqu’à des centaines d’euros. C’est le cas notamment de la Labubu Monster OG (Black) dont le prix est estimé entre 1200 et 1500 euros.
Par ailleurs, en juin 2025 lors d’une vente aux enchères Yongle organisée à Pékin, une figurine Labubu de 131 centimètres couleur bleu turquoise, «l'unique exemplaire au monde de ce type», s’est vendue pour la somme de 1,08 million de yuans, soit 132.000 euros.
Ainsi, le phénomène Labubu permet de comprendre à la fois l’efficacité commerciale d’un produit considéré comme « rare » mais aussi celui de la création d’un besoin.
Autrement dit, la rareté créer le besoin, ce qui permet ensuite de créer cette réaction en chaîne où le consommateur est pris d’un sentiment d’urgence face à une offre en perpétuelle déclin : l’offre est faible, la demande est croissante, alors le prix augmente et les foules s’arrachent le produit. Telle est la stratégie utilisée par Pop Mart, appuyée par les réseaux sociaux et le sentiment d’appartenance liée à la tendance sur les réseaux sociaux. D’abord lancée par Lisa, puis repris sur les réseaux sociaux, la vague est tellement importante que le tsunami emporte tout sur son passage. Économie et sociologie sont donc liées autour de ce phénomène du Labubu, certes, mais que peut-on comprendre plus largement sur la perception que le reste du monde à de la Chine ? De ce fait, nous pouvons observer depuis la fin du Covid une sorte de renaissance culturelle de l’Empire du Milieu grâce à une stratégie silencieuse mais bien rodée.
En effet, en 2021, alors que le Covid fait rage à travers la Chine où la fin totale du confinement ne se fera qu’en décembre 2022, le gouvernement chinois met en place un projet dans cinq grandes villes de Chine afin de les transformer en « centres de consommation de niveau mondial ». Les cinq villes concernées sont Shanghai, Pékin, Guangzhou, Tianjin et Chongqing, seules villes situées dans l’intérieur du pays et non sur le littoral. Le but de cette mise en place gouvernementale est de favoriser le développement des infrastructures, de la circulation et des moyens de paiement afin de faire de ces cinq villes des hubs internationaux permettant de concurrencer des villes comme New York et Londres.
Chongqing, ou « la ville Cyperpunk », est ainsi devenue la vitrine de la Chine promut par le Parti communiste chinois (PCC) : son atmosphère futuriste avec ses lumières éclairants la ville la nuit, mais aussi sa construction sur plusieurs niveaux et même son métro traversant un immeuble sont autant de stratégies mises en places permettant de faire de la Chine une destination touristique attirante.
Effectivement, Pékin cherche à ouvrir la Chine aux touristes internationaux et facilitent donc les démarches administratives. En 2024 par exemple, à l’occasion de l’anniversaire des soixante ans de la mise en place des relations diplomatiques entre la France et la Chine, la Chine a octroyé aux touristes français une exemption de visa pour un séjour d’une durée de quinze jours. Le procédé a été élargi à quarante-sept pays au total et a vu sa durée augmenter, passant de quinze à trente jours, en raison de l’afflux touristique important : en l’espace d’un an, la Chine a doublé l’arrivée de touristes internationaux sur son sol pour atteindre le chiffre de vingt millions en 2024. Les cinq villes désignées par la politique ont quant à elle représenté 70% des ventes touristiques totales et pour 60% des magasins à remboursement en 2024.
L’année 2024 aura aussi marqué un renouveau touristique pour la Chine grâce aux 130 millions de touristes et aux 94,2 milliards de dollars de dépensé, se rapprochant des niveaux de 2019. Malgré la grande majorité de touristes asiatiques, l’analyste à l'Académie du tourisme de Chine Liu Xiangyan remarque que la façon dont les européens perçoivent la Chine « ressemble à la façon dont les Chinois envisageaient autrefois les voyages en Europe et aux États-Unis », au même moment où les tensions entre Washington et Pékin reprennent avec le retour de Trump et la mise en place de droits de douanes.
À ce titre, alors que la presse américaine et le département d’État renforcent les tensions avec la Chine en prévenant la population de « redoubler de prudence » à cause de « l'application arbitraire des lois locales, notamment en matière d'interdiction de sortie du territoire », l’influenceur américain Ishowspeed au plus de quarante millions d’abonnés sur Youtube a enflammé la toile, alimentant le débat entre la Chine et les États-Unis.
Connu pour ses lives sur la plateforme de streaming Twitch et récemment pour son tour du monde, ce-dernier s’est rendu en Chine entre mars et avril 2025. Après s’être initié au kung-fu dans un temple shaolin, monté dans un taxi volant et même rencontré le célèbre Zhenwei Wang connu pour avoir incarné Cheng dans Karate Kid, les vidéos du jeune vidéaste de vingt-ans ont fait exploser Internet mettant un coup de projecteur sur une Chine sans filtre. Ses interventions ont permis de mettre en lumière les Chinois indépendamment de toutes considérations politiques, permettant aux personnes du monde entier de regarder la Chine d’un point de vu différent. L’atmosphère futuriste d’une ville comme Chongqing a constitué l’acmé de son voyage et a permis à des millions d’internautes de plonger au cœur même de la ville chinoise. L’intérêt pour la ville Cyperbunk connaît depuis un intérêt croissant, comme en témoigne le nombre de recherches Google qui a doublé lors du voyage d’Ishowspeed, rapporte Le Parisien.
L’influence d’une personnalité comme IshowSpeed est telle pour le gouvernement chinois que celui-ci a saisi l’occasion pour promouvoir son pays. La page officielle X de l’ambassade de Chine aux États-Unis parle même de « chaîne alternative pour les étrangers afin de comprendre la Chine », moyen pour le PCC de promouvoir la Chine par d’autres biais que les médias américains et occidentaux.
Toutefois, alors qu’une exemption de visa pour les voyages de trente jours vient d’être accordée aux les ressortissants russes suite à la réunion de l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai) à Tianjin, le nombre de touristes américains reste faible en raison des difficultés administratives mises en place. Même si l’effervescence créée autour de la Chine ces-dernières années permet de mettre en avant le pays et ses avancées technologiques, les touristes américains ne peuvent entrer sur le territoire chinois sans visa, et doivent demander un visa de transit pour une durée de dix jours à leur arrivée. Ces mesures restrictives limitent donc l’accès à la Chine et permettent de décourager les touristes.
Ainsi, les Labubu, Pop Mart, Tiktok, l’influenceur américain IshowSpeed ou récemment le basketteur français Victor Wembanyama ont tous un récent point commun : la Chine.
Si le Labubu, Pop Mart et Tiktok sont nés en Chine, les autres y sont allés et ont visité le pays. Retraite spirituelle et proche des moines bouddhistes pour la star française, vlog Twitch au plus proche des Chinois pour l’influenceur américain, la Chine attire de plus en plus le regard de l’étranger grâce aux politiques touristiques mises en place à la fin du Covid, mais aussi grâce à des personnalités qui mettent en avant le pays lors de leurs récentes visites. Si des tendances comme le Labubu réussissent à conquérir le monde malgré les réticences idéologiques occidentales à l’égard de la Chine, c’est grâce à sa capacité à se renouveler. D’abord Tiktok, aujourd’hui les Labubu, demain : les villes Cyperbunk ?