Réunis le 1er Septembre pour une vingt-cinquième édition et quatre-vingts ans jour pour jour après la capitulation japonaise de 1945, les pays membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS (上海合作组织成员元首理事会会议 Shànghǎi hézuò zǔzhī chéngyuán yuánshǒu lǐshì huì huìyì) se sont réunis à Tianjin, ville de signature des traités inégaux de 1858, à l’heure où le monde de 1945 est remis en question. Tâchons de faire de l’histoire de l’Organisation et de revenir sur les origines de cette alliance sino-russe qui s’efforce de contester l’ordre occidental établi. Voici dont une généalogie de l’OCS.
- Le groupe de Shanghai :
Avant ce que nous connaissons sous le nom d’ « Organisation de coopération de Shanghai » (OCS) existait une entité créée en 1996 : le « Groupe de Shanghai », mis en place pour des raisons économiques et sécuritaires régionales.
Le ministre des Affaires Étrangères russe Primakov porte durant ses fonctions une doctrine éponyme qui vise à se rapprocher de Pékin dans les années 1990, suite à la chute de l’URSS et face à la superpuissance américaine. En effet, en raison de la perte d’influence de la Russie de Boris Elstine dans un monde dirigé par le gendarme du monde américain, Moscou a cherché reprendre de l’élan en s’alliant avec la Chine pour retrouver de la légitimité auprès les pays satellites de la Russie -anciens pays de l’URSS - mais aussi pour se poser en alternative face à l’Occident. Un partenariat stratégique est donc signé en 1996 entre la Chine et la Russie, portant sur « le nucléaire civil, l'exploitation des ressources énergétiques, l'industrie de l'armement et le commerce ».
Ce partenariat est ensuite élargi au Kazakhstan, au Kirghizistan et au Tadjikistan dans un double-jeu sino-russe : d’une part, la Russie cherche à bloquer la Chine de tout rapprochement avec les pays limitrophes ; d’autre part, la Chine cherche à empêcher toute déstabilisation possible de la part de ces pays d’Asie centrale dans la région autonome du Xinjiang, située à la frontière avec le Kazakhstan. Le rapprochement avec les anciens pays de l’URSS permet de concilier les intérêts chinois et russes, afin de contrôler et surveiller une région sujette aux divers mouvements terroristes qui naissent de l’instabilité dans la région à la suite de la disparition de l’URSS.
De nos jours, « leurs exercices antiterroristes visent davantage à contrer les menaces qui pèsent sur les régimes autoritaires qu’à lutter contre le terrorisme en tant que tel. », explique Derek Grossman, professeur de relations internationales à l’Université de Californie du Sud.
Par la suite, en 1996 et en 1997, le Groupe de Shanghai signe deux accords : un « visant à renforcer la confiance dans le domaine militaire dans la région de la frontière » et un autre « visant à renforcer la confiance dans le domaine militaire dans la région de la frontière ». Là est justement l’une des différences fondamentales entre le Groupe de Shanghai et l’organisation européenne qui lui est souvent associée, à tort, l’OTAN.
En effet, là où l’OCS « est une organisation internationale à vocation économique », l’OTAN « est une alliance militaire et centrée sur les questions de sécurité internationale. Le mandat et la vocation de ces deux structures sont donc totalement différents », raconte le chargé de cours en science politique à l'Université de Montréal et assistant de recherche au Centre d'études internationales de Montréal (CÉRIUM) Maxime Duchâteau. Si l’OTAN possède l’article 5 de solidarité collective en cas d’attaque, stipulant que si un État membre est attaqué, le reste des pays membres l’est aussi, l’OCS exclut le recours à la force militaire et ne possède qu’une mutualisation des renseignements via la structure antiterroriste. Autrement dit, l’OCS sert aussi de vitrine à la vision des relations internationales que cherche à défendre la Chine, c’est-à-dire qu’elle priorise la non-ingérence dans les affaires d’un État et met en avant le bon voisinage entre les États. L’Organisation exclut aussi utilisation de la force militaire et se pose en opposition avec une organisation comme l’OTAN : l’OCS se pose et se créer en contraction avec le monde occidental, elle propose ainsi un contre-modèle.
- L’Organisation de Coopération de Shanghai :
Mise en place le 15 juin 2001, c’est-à-dire la même année où la Chine entre à l’Organisation Mondiale du Commerce (décembre 2001), l’OCS comprenait la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, rejoint par l’Ouzbékistan le jour de la mise en place de l’OCS, avant d’être rejoint par l’Inde et le Pakistan (2017), l’Iran (2021), et le Bélarusse (2024). Il existe deux uniques structures à l’organisation : son Siège Social, situé à Pékin et dirigé par le secrétaire général chinois Zhang Ming, ainsi que la structure antiterroriste située quant à elle à Tachkent, en Ouzbékistan. L’OCS comprend aussi des pays observateurs tels que la Mongolie (2004) et l’Afghanistan (2012), pour un total de dix États membres et quatorze partenaires de dialogue : la Turquie, l’Arménie, l’Arabie Saoudite, soit 23,5% du PIB mondial et 43% de la population mondiale. De plus, les deux langues officielles de l’OCS sont le russe et le chinois.
L’OCS, malgré son nombre réduit d’États membres, peut compter sur la présence du pays à la plus vaste superficie (la Russie), mais aussi des deux États les plus peuplés au monde (la Chine et l’Inde). Puisque l’Organisation comprend 43% de la population mondiale, elle représente un des plus grands marchés de consommation au monde. C’est pourquoi le président chinois Xi Jinping répète depuis de nombreuses années sa volonté de créer une banque de développement pour l’OCS, dans le but d’accroitre l’influence de l’Organisation à échelle mondiale, tout en renforçant les liens économiques entre les États membres. L’occasion également, de contrecarrer la dominance du dollar sur la scène internationale, en favorisant des monnaies comme le yuan. Le professeur à l’Université nationale de Singapour Alfred Wu explique que Xi Jinping cherche à « proposer un autre ordre mondial, car l’ordre mondial dirigé par les États-Unis est en déclin. C’est le message principal. »
Effectivement, le message derrière « l’ordre mondial dirigé par les États-Unis est en déclin » est fort, et surtout critique de la politique américaine. À l’heure où le commerce mondial est mis à mal à cause des mesures protectionnistes américaines, Xi Jinping ne cesse de pointer du doigt la stratégie américaine tout en la critiquant à chaque occasion. Lors d’un sommet virtuel des BRICS+ tenu le lundi 8 septembre, le Secrétaire général chinois argue que « les guerres commerciales et tarifaires menées par certains pays perturbent gravement l’économie mondiale et sapent les règles du commerce international. » Xi Jinping a cherché à défendre dans ce sommet le multilatéralisme pour préserver l’ordre mondial et sa stabilité : « Nous devons promouvoir une mondialisation économique universellement bénéfique et inclusive, placer le développement au cœur de notre agenda international et garantir que les pays du Sud participent en égaux à la coopération internationale et bénéficient des fruits du développement. », rappelle le journaliste Berk Kutay Gökmen.
Le modèle présenté par l’OCS permet donc de servir de contre-modèle à l’Occident en présentant de nouvelles façons de voir le monde, propres aux visions sino-russes. Au-delà des visions re-visitées que les pays cherchent à partager, l’OCS arrive à intégrer des pays qui ont des différents entre eux, et fait donc preuve d’un réalisme politique surprenant. Avec l’adhésion de l’Inde et du Pakistan, New Dheli se retrouve au sein d’une organisation avec deux pays avec qui elle connait des conflits territoriaux, notamment au Ladakh et du Cachemire (avant de normaliser ses relations diplomatiques avec la Chine au sommet de Tianjin), à savoir la Chine et le Pakistan.
Aujourd’hui, l’Organisation de Coopération de Shanghai sert donc de contrepoids aux organisations internationales créées par l’Occident au sortir de la Deuxième guerre mondiale. Initialement développée à échelle régionale dans le but de protéger et surveiller les pays de l’ex-URSS, l’Organisation a su s’élargir et affirmer ses idées à plus large échelle, dans le but de contester l’ordre établit, notamment celui défendu par le modèle américain. L’axe Moscou-Pékin a su s’affirmer dans le temps comme un contrepoids important permettant de défier les puissances européennes et le rival économique situé à Washington. Avec les adhésions successives des quatre pays d’Asie centrale, du Pakistan, de l’Inde, ou encore des pays observateurs comme l’Arabie Saoudite, l’OCS s’illustre comme une puissance économique et surtout énergétique importante.
Enfin, le défilé militaire successif au Sommet de Tianjin et tenu sur la place Tian’anmen à Pékin le 3 septembre a servi d’affirmation de la puissance militaire chinoise aux yeux du monde. Avec la présence du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, mais surtout avec la présentation de nouveaux appareils militaires comme les missiles hypersoniques YJ-19, de nouveaux drones aériens, terrestres et sous-marins, des hélicoptères sans pilotes et un nouveau missile nucléaire intercontinental, la Chine conclut le bal de Tianjin à Pékin, par l’affirmation militaire de ses ambitions. Elle confirme par ce défilé qu’elle a les moyens de ses ambitions, mais surtout, qu’elle laisse « choix entre la guerre et la paix » au reste du monde, rapporte Joseph Henrotin, Directeur de recherche au centre d’analyse et de prévision des risques internationaux.