Connaissez-vous l’impossible trilemme à deux solutions de Mundell-Fleming, ou devrais-je dire « l’impossible trinité » ? Ce petit casse-tête précise qu’une politique économique ne peut pas allier la libre circulation monétaire à un taux de change stable, le tout en ayant une banque centrale indépendante. Jusqu’ici, de grandes économies comme le Japon, le Royaume-Uni, les USA ou le Canada ont laissé varier la valeur de leur monnaies en fonction de l’offre, la demande, et les politiques nationales. C’est pourquoi le Yen varie souvent, que la Livre reste haute et le Dollars si volatile. C’est aussi, par ce trilemme, que nous pouvons mieux comprendre comment fonctionne la zone euro. Dans l’intérêt d’une monnaie libre et stable, nos pays ont délégué le concept même de banque centrale nationale, pour la fameuse Banque Centrale Européenne (BCE). Nous pouvons nous dire : « mais finalement nous l’avons notre banque centrale indépendante », sauf que nous oublions un détail. Certes notre BCE est indépendante, mais elle est internationale. Sans oublier que nos Etats ont des industries, des finances et des taxes différentes, l’Union Européenne ne résous que partiellement le problème.
C’est là que l’Empire du Milieu entre dans le jeu de la finance internationale, en proposant une solution inédite. Nul doutes que nos chères lecteurs ont déjà entendu l’expression « Un pays, deux systèmes » Et si je vous disais que ce principe était encore d’actualité, qu’en penserez-vous ? Alors que les Hong-kongais fuient la baie face au péril chinois pour aller se réfugier au Royaume Unis, à Taïwan, en Corée ou au Japon ; personne ne semble croire à cette promesse. Néanmoins, rien n’est moins faux, tout du moins dans le petit monde de la finance. Les investisseurs, financier et les banques du monde entier veulent toutes leur place à « HK », pour ne pas manquer l’occasion du siècle. Mais la perte des libertés individuelles, l’arrestation des parlementaires et l’interdiction de manifester dans les rues d’Hong Kong ne fait-elle pas peur à ces occidentaux ?
Deng Xiaoping a énoncé ce fameux principe sans préciser à quel système l’Etat allait toucher. Au système législatif ? Xi Jinping s’en charge ! Le système judiciaire ? laissez le PCC s’en occuper ! Le système éducatif ? Mais enfin faites confiance en la sagesse chinoise ! Le système financier ? Mais bien sûr que nous allons le préserver tel quel, donnons lui le statut de région économique spéciale ! Faites vos affaires, la promesse n’est donc pas rompue, deux systèmes coexistent bien, allons répandre la bonne nouvelle ! Mais pourquoi ? Pourquoi les chinois ont-ils tout renversé, excepté ce système ? Dans quel but et comment ? C’est là que ce modeste article va essayer de s’aventurer dans le petit monde de la finance hong- kongaise, pour comprendre l’intérêt financier et géopolitique chinois dans la Victoria Bay.
Comme certains le perçoivent, le pragmatisme semble être le mot d’ordre du parti communiste chinois. L’idéologie ne semble pas guider la plupart de ses grandes décisions économiques, et la situation d’Hong Kong ne fait pas exception. Mieux encore, elle peut se servir de la baie comme d’un moyens de résoudre notre « impossible trinité ». En effet, la Chine continentale a abandonné la libre circulation des capitaux en contrôlant strictement les entrées et sorties d’argent sur son territoire, hors « zone économiques spéciales ». Elle contrôle strictement sa banque centrale, ainsi que la valeur de sa monnaie. De Shanghai à Shenzhen, en passant par Xiamen et Zhuhai, les zones spéciales ont fonctionnées de manière indépendantes, mais déconnectées de l’intérieur de la Chine. Là-bas, les financiers, exportateurs et entrepreneurs étrangers ont pu s’enrichir eux, et ces territoires. Mais l’immense masse monétaire qui en découlait aurait détruit la valeur du yuan si elle avait les côtes pour entrer dans le continent. Aujourd’hui encore, cette barrière persiste, de manière différente : il existe deux Yuan, le « onshore » (CNY) et le « offshore » (CNH). Le premier circule à l’international et le second à l’intérieur de la Chine, les échanges monétaires sont strictement contrôlés et doivent être justifiés. Cela permet donc à la Chine de maintenir un contrôle stricte des capitaux qui flottent sur ses terres. Jusque-là, l’économie chinoise semble donc respecter le trilemme de Mundell-Fleming.
Mais qu’avons-nous dis à propos du dollars de Hong-Kong ? N’avions-nous pas dis Directement convertible en dollars américain et en Yuan ? Sans barrières particulières ? Avec des HKD vous pouvez faire entrer dans l’économie chinoise l’équivalent de 50 000 dollars américains (USD) par jour, soit un maximum de 18,25 millions de dollars sur un compte personnel en Chine. Pas de quoi devenir milliardaire, mais millionnaire ça oui ! Et ça, les banques, la diaspora et les investisseurs chinois l’ont bien remarqué. En réalité, cette facilité de conversion entre une monnaie strictement contrôlée, en la monnaie la plus volatile du monde, permet à la Chine de briser notre impossible trilemme, sans mettre en danger la valeur de sa monnaie. Les afflux sont limités à l’économie monétaire et demeurent assez faible à l’échelle d’un Etat aussi grand que la Chine. Ce faisant, le HKD devient la monnaie pivot entre le monde chinois et occidental.
C’est pour ça que le nombre de français à Hong Kong est passé de 5000 au début des années 2000 a plus de 20 000 aujourd’hui. Le consulat général de France n’a jamais eu autant de travail depuis 1862. Alors que les hong-kongais fuient vers l’Angleterre à cause de la situation politique, les british reviennent massivement pour les opportunités économiques. Les australiens et américains ne comptent pas rater cette occasion, eux non plus. Dans un monde lentement dominé par le vieux dragon chinois, aucun financier ne veut manquer d’ « HKD ».
Outre l’aspect pécunier, la monnaie de Hong Kong prend lentement et discrètement une place importante dans la géopolitique internationale. Dès le sommet d’Ekaterinbourg de 2009, les BRICS affichent leur volonté de concurrencer le dollar américain. Forcé de constater qu’aucune solution n’a encore été trouvée. Jusqu’à la guerre en Ukraine, la vente de pétrole mondiale ne se faisait qu’en dollars. Or, avec les sanctions occidentales et l’oléoduc « ESPO » qui relie la Russie à la Chine, les russes vendent leur ressources en Yuan. Pareil avec l’Inde, qui achète le pétrole russe en Roupie et l’Arabie Saoudite, qui veut vendre une partie de son pétrole en monnaie chinoise (1). Mais aucune solution unique n’est utilisé par les BRICS, chacun usant de sa monnaie nationale.
Et si le Dollar de Hong Kong était la solution ? Pour convertir ses roubles en Yuan, la Russie passe par le HKD, et cela a deux avantages : évidemment celui de pouvoir posséder des Yuan, et surtout de garantir une stabilité dans les investissements. La valeur du HKN étant indexée sur celle de l’USD, et directement convertible en dollars. Elle offre aux Etats qui en possèdent l’embarras du choix, s’ils veulent investir en Chine : HKD, s’ils veulent du Dollars HKD ! Mais cela permet surtout, à la Chine de prêter de l’argent. Si les grandes puissances émergentes se possèdent massivement du dollar hong-kongais, alors l’emprunt dans cette monnaie sera tout aussi massif. La Chine pourra ainsi prêter de l’argent, sans mettre en danger son Yuan, tout en valorisant l’HKD. C’est pourquoi tout porte à croire que si monnaie des BRICS il y a, Hong Kong Dollar il y aura.
Pour les BRICS, cela semble être le bon pari. Le dollar américain restant la référence mondiale, en dominant plus de 40% de tous les échanges internationaux, elle demeure incontournable dans le commerce international. C’est là que réside tout l’avantage de la monnaie hong-kongaise, elle permet d’investir dans le monde entier, des Etats-Unis, à la Chine, en passant par la Russie, l’Inde et par les banques privées du vieux continent. D’un point de vue géopolitique, cela permet de maintenir une sorte de statu quo vis-à-vis des USA. Les Etats n’abandonnent pas le dollars pour leurs échanges et leurs emprunts, mais ils ont une alternative flexible.
Alors oui, la Chine respecte sa promesse d’un pays deux systèmes, mais pas comme nous, occidentaux, l’entendions. De prime abord, nous pensions qu’elle serait politique et démocratique, mais que nenni, elle ne sera que financière. Cette alternative progressive au dollar US participe de la polarisation de notre monde. Si les puissances émergentes usent de moins en moins du dollars, quelle est la place du Wall Street de demain ? Si on ne nous emprunte plus d’argent quelle importance l’occident aura-t-il face à ces alternatives ? Le renversement n’est pas seulement géopolitique, et industriel, il est aussi et surtout financier.
(1) - Accord de Swap de 2023